Peu représentées dans l’enseignement public et rarement valorisées dans les dispositifs d’orientation, les filières artistiques conduisent souvent à des parcours professionnels fragiles. À partir de l’exemple de sa fille, chanteuse lyrique, Hélène met en lumière les difficultés rencontrées par les artistes pourtant essentiels à la cohésion sociale.
Par Hélène Pécot.
« Moi, quand je serai grand, grande, je serai auteur, autrice, chanteur, chanteuse, écrivain, écrivaine ! »
La réponse tombe souvent, implacable : « Passe ton bac d’abord. »
Face au choix précoce auquel sont confrontés les jeunes via l’application Parcoursup, outil devenu central — et parfois vécu comme dictatorial — de l’orientation, les filières artistiques occupent une place marginale. Un peu plus de place est accordée aux métiers d’art, davantage encore à certains métiers dits manuels — boulanger, plombier, cuisinier (ou plutôt grands chefs !). Les apprentissages artistiques restent peu représentés dans l’enseignement public et relèvent le plus souvent du privé : écoles et cours coûteux, ou conservatoires publics souvent fréquentés par des jeunes issus de milieux socialement et culturellement favorisés.
Lorsque ma propre fille nous a annoncé son intention de chanter – non pas de la variété, mais du chant lyrique -, nous avons répondu, comme tant d’autres parents : « Passe ton bac d’abord ». Élève brillante, ses enseignants la destinaient à des filières prestigieuses : grandes écoles, Sciences Po, ENA. Elle a suivi une double licence de droit et de philosophie, puis un double master en gestion de projets culturels et en droit de la propriété intellectuelle. En parallèle, elle chantait : chœur, cours particuliers, stages souvent coûteux, mais dans lesquels elle s’épanouissait pleinement. Sa voix d’alto, sa musicalité, son engagement ne laissaient guère de doute : elle était douée et passionnée.
Son désir affirmé de devenir artiste professionnelle a forcé la grande amatrice d’opéra et consommatrice assidue de culture que je suis à interroger la place réelle de la culture dans notre société. Ma fille a persévéré dans sa volonté de devenir chanteuse lyrique professionnelle, malgré l’évidence d’un chemin précaire. Elle ne sortait en effet ni du « sérail », ni des conservatoires les plus prestigieux. Dans le même temps, je constatais que le public culturel était majoritairement composé de personnes aux cheveux blancs, que les places étaient chères, les scènes rares, les productions limitées. La question du statut de l’artiste – jeune ou vieillissant – s’imposait.
Fallait-il l’encourager à s’engager sur la voie de la précarité ? Car l’artiste vit un paradoxe permanent : il apporte bonheur, lien social, parfois même une dimension thérapeutique, tout en restant soupçonné de marginalité ou de manque de sérieux. Il jongle entre création et survie, inspiration et lourdeurs administratives, rêves et factures. Le statut d’intermittent du spectacle porte bien son nom : pas de sécurité de l’emploi, une dépendance aux productions, une concurrence féroce lors d’auditions souvent élitistes.
Comme beaucoup de jeunes artistes, ma fille a créé son propre outil de travail : une petite compagnie indépendante, modeste, qui chante partout où elle le peut – sur scène, dans le métro, lors de cérémonies, dans des institutions de soins, des Ehpad, des écoles. Cette compagnie apporte beaucoup de bonheur où qu’elle se produit. Mais les budgets alloués à la rémunération des artistes restent très restreints. Lorsqu’une demande survient, la compagnie emploie cinq chanteurs, jeunes ou moins jeunes. Chaque intervention permet d’assurer, de justesse, leur statut d’intermittent : une indemnité minimale pour un quotidien modeste.
Il convient, en conclusion, de rappeler que la culture est un acteur économique, un moteur d’attractivité et de cohésion sociale. Elle revitalise les quartiers, crée du lien, lutte contre l’isolement, favorise la rencontre intergénérationnelle et participe à la vitalité démocratique. Les artistes mériteraient davantage d’attention et surtout des aides concrètes. L’accès à la culture devrait être facilité. Car la culture et les artistes apportent à notre société une humanité et une joie qui, parfois, lui font cruellement défaut.
Pour en savoir plus : Compagnie Manneivore – https://manneivore.fr



