Emmanuèle et Daniel ont vu le film de Maryiam Touzani, Rue Malaga, sorti en salle le 4 mars. Leur avis divergent sur cette question : l’héroïne, une octogénaire qui refuse de se laisser déposséder de son libre-arbitre par sa fille, est-elle une mère indigne ou une vieille rebelle ? 

Par Emmanuèle Jeandet et Daniel Cotterall

Le long-métrage de Maryiam Touzani, Rue Malaga, dans les salles de cinéma depuis le 4 mars, se déroule à Tanger, au Maroc, dans ce qu’on appelle l’enclave espagnole[1]. En effet, lorsque Franco a pris le pouvoir en Espagne, en 1936, un fort contingent d’Espagnols s’y est installé. L’originalité de cette ville tient d’ailleurs aux différentes langues et cultures qui s’y côtoient. 

Emmanuèle : Maria Angeles apparaît dès les premières images du film : elle en est le cœur et tient tous les fils dans ses mains.
Maria Angeles est en train de se coiffer et s’apprêter avec soin pour recevoir sa fille ; nous la découvrons dans son appartement, qui sera le lieu essentiel du film, tout autant que la ville de Tanger, où elle vit depuis toujours. 
Le décor est planté. Arrive donc la fille, Clara. Derrière les embrassades d’accueil, le drame couve, avant d’éclater : Clara veut vendre l’appartement de sa mère car elle se trouve dans une situation matérielle difficile. Sans préambule, Maria Angeles est plongée dans un désastre, auquel rien ne l’a préparé. Cet appartement représente toute sa vie ; ce quartier, c’est son village. Elle n’a jamais pensé les quitter. Son opposition est immédiate, elle ne partira pas. Elle ne suivra pas sa fille à Madrid pour s’occuper des petits-enfants ni ira en maison de retraite. Ce destin de vieille femme que sa fille lui programme, abolit sa vie, ses choix, sa liberté, son existence-même. 
Pourtant pas de cris, pas de pleurs, pas d’apparente tragédie… Marie Angeles accuse le coup, se raidit dans son refus, mais n’exprime rien.
Le deuxième acte sera ponctué des dépossessions successives de Maria Angeles : l’appartement est mis en vente, les meubles et les objets, qui ont jalonné toute sa vie, sont sacrifiés à un antiquaire qui choisit ce qui lui paraît le plus rentable… La catastrophe est palpable. Plutôt que de partir de Tanger, Marie Angeles se dirige vers une maison de retraite… mais celle-ci ressemble à un lieu de gardiennage sans âme, où les activités sont dictées par les repas, la récitation du chapelet et une coiffeuse décidée à lui couper les cheveux ! Ultime dépossession. Le troisième acte sera la réponse de Maria Angeles à cette situation qui lui échappe et dans laquelle elle pourrait sombrer. Ce sera la reconquête de ses murs, déjà vides, mais non encore vendus, le rachat de ses meubles, la restauration progressive de sa vie, comme si de rien n’était.
Déni de la situation pour sursaut de courage et de volonté ? 
Sa résistance prend des formes comiques : utilisation de l’appartement en bistrot, les soirs de match de foot pour gagner quelques subsides ! Sans parler de l’entrée furtive dans l’appartement, un soir, de l’agent immobilier censé le vendre, avec une jeune femme… Témoin amusé de leurs ébats, Maria Angeles saisit l’occasion pour obtenir de lui de la laisser dans les murs tant que l’appartement n’est pas vendu.
Puis, il y a la romance : petit à petit, l’antiquaire et Maria Angeles tombent amoureux l’un de l’autre. Ah ! l’amour à 80 ans, merveilleusement filmé par la réalisatrice !
Pour conclure, une scène finale en forme de point d’interrogation pour l’avenir…

Daniel : Quelle audace de la part de l’actrice d’avoir accepté de tourner une scène nue à son âge ! Et je trouve aussi que ces scènes d’amour sont filmées avec délicatesse. Comme toi, je trouve le courage et l’entregent de Maria Angeles impressionnants. Je comprends bien son refus d’être déracinée, puis d’être cantonnée à un rôle de grand-mère n’ayant d’autre fonction que de s’occuper de ses petits-enfants ! Pour autant, j’ai été dérouté par sa relation avec sa fille Clara. Dans une interview, Maryam Touzani, la réalisatrice la qualifiait de « complexe ; je serais moins nuancé : la relation mère-fille, presque inexistante, est totalement dénuée de tendresse. 
Lorsque Clara débarque chez sa mère en lui assénant que l’appartement dans lequel elle a si longtemps vécu, va être vendu et qu’elle sera obligée de partir, cela produit un choc. C’est brutal. Mais Clara est une femme stressée, fraîchement séparée de son conjoint, elle a deux enfants à charge, un boulot lourd et mal payé, elle a du mal à joindre les deux bouts.
Quand Abslam, l’amoureux de Maria Angeles, lui demande pourquoi sa fille est si dure avec elle, elle répond que parfois, quand les enfants grandissent, on ne les comprend plus. Franchement, c’est un peu court comme réponse ! Clara est manifestement malheureuse. Cependant, à aucun moment la mère ne semble s’intéresser à la situation de sa fille, à aucun moment elle ne la console, à aucun moment, elle ne l’aide à envisager des solutions.
Je comprends que le film se focalise sur le courage d’une femme qui ne se laisse pas faire mais cette indifférence envers sa propre fille me met très mal à l’aise. Au bout du compte, elle est trop égocentrique pour m’inspirer de la sympathie !

Emmanuèle : Quel a été pour toi le moment le plus émouvant du film ?

Daniel : J’ai été particulièrement touché par une scène qui se situe à la fin du film : ce moment où Clara caresse, presque timidement, le dos du fauteuil à bascule de sa mère et que les larmes lui viennent aux yeux. J’ai eu l’impression qu’enfin, à travers la forme de sa mère imprimée dans le fauteuil, Clara commençait à comprendre sa mère, à accepter ses désirs, sa substantifique moelle, pour parler comme Rabelais ! Chacun interprétera cette ultime image comme il le souhaite mais mon impression est qu’une réconciliation mère-fille semble enfin possible, qu’un vrai dialogue pourra peut-être se rétablir… Pourvu que Maria Angeles accepte, cette fois, d’ouvrir son cœur à autre chose qu’à ses désirs propres, à ses chansons et aux géraniums sur son balcon !

Emmanuèle : Le film ne dit pas si le dialogue entre mère et fille débouchera sur une situation acceptable pour les deux mais il laisse la porte ouverte… Si je comprends tes réserves à l’égard de Marie Angeles, Daniel, je reste fascinée par ce qu’elle incarne. 
C’est réjouissant de voir une vieille femme résister au destin que voudrait lui imposer la société, et pas seulement sa fille, à savoir de finir sa vie dans une maison de retraite loin du monde et de la vie, comme si cette ségrégation était normale, comme si l’âge et la proximité de la mort devaient être dissimulés aux yeux du monde ! Le seul autre choix qui lui est proposé reste celui du repli familial pour s’occuper des petits enfants. Solution qui apparaît comme plus sympathique, car c’est l’une des missions assignées aux grands-parents. Construire une relation avec ses petits-enfants nécessite certes de l’assiduité et de l’affection mais pas de vivre en permanence avec eux. C’est revigorant de voir comment cette femme parvient à reconstruire sa vie, à inventer, avec espièglerie, de nouveaux moyens de subsistance et à retrouver le chemin de l’amour et du plaisir sexuel. Elle incarne le comble de la provocation mais un exemple à suivre ! 

* : Tanger est devenue une ville internationale en 1924, à la suite d’un accord dit du protocole de Tanger entre la France, le Royaume Uni et l’Espagne. Bien que demeurant sous la souveraineté du Maroc, la zone internationale de Tanger est sous administration conjointe de nombreux pays européens et des Etats-Unis. Après une occupation par les troupes franquistes entre 1940 et 1944, la ville retrouve son statut autonome et est réintégrée au Maroc en 1956.
A noter que le film est aussi porté par une chanson que Maria Angeles adore écouter sur un vieux tourne-disque « :  Toda una Vida » qui célèbre deux amants qui se suffisent à eux-mêmes :
Toda una vida me estaría contigo
No me importa en qué forma
Ni dónde, ni cómo, pero junto a ti
Toda una vida te estaría mimando
Te estaría cuidando como cuido mi vida
Que la cuido por tí
Toute une vie je serai avec toi
Peu m’importe sous quelle forme
Ni où, ni comment, mais à côté de toi
Toute une vie je te gâterai
Je prendrai soin de toi comme je prends soin de ma vie
Je prends soin d’elle pour toi