Boualem Sansal a attendu 12 jours après sa libération pour répondre aux sollicitations des médias et parler de son incarcération dans les prisons algériennes. Les dix personnes présentes à notre revue de presse de la Maison des Aînés ont été particulièrement sensibles à son calme apparent et l’élégance de son propos.
Revue de presse de la Maison des Aînés de Rouen.
Étaient présents : Eliane, Françoise, Marie-Laure, Muriel, Patricia, Sophie, Serge D, Serge L, Yvon et Ines, service civique à la Maison des Aînés.
Boualem Sansal est apparu sur nos écrans douze jours après sa libération. Ses prises de paroles ont suscité de nombreux commentaires durant notre dernière revue de presse ; le calme, l’humilité et l’élégance de cet homme, que beaucoup découvraient, ont suscité une certaine admiration. Après un an de captivité, aucun esprit de vengeance ne transpirait, aucune rancœur apparente mais une forte envie de défendre la liberté d’expression.
Pendant un an, nous n’avions comme image de cet homme que les photos diffusées par les médias pour parler de sa captivité ; c’est à travers elles que Serge L. a découvert l’écrivain : « Je voyais un homme au visage émacié, les cheveux longs et pas très bien peignés, je m’imaginais quelqu’un de miné par la maladie et de terriblement fatigué ; finalement, dès sa première apparition publique j’ai vu une personne beaucoup plus posée et sereine que je ne pouvais le penser ».
Sophie s’attendait elle aussi à découvrir un homme profondément marqué par les épreuves : « Il semblait en bonne condition physique malgré son cancer. D’après ce qu’il a expliqué, il a été soigné durant son incarcération. Vu de France, on avait le sentiment qu’il était totalement livré à lui-même ce qui n’a visiblement pas été le cas ».
Le calme avec lequel Boualem Sansal a raconté son incarcération également touché Serge D. : « Il a parlé des privations qu’il a subies, de l’interdiction de lire et d’écrire, des fouilles hebdomadaires auxquelles il devait se soumettre ; mais ce sont surtout les circonstances qui ont rendu son incarcération insupportable. Boualem Sansal a été pris en otage pour des raisons diplomatiques, ce qu’il a lui-même expliqué longuement et simplement sur le plateau de La Grande Librairie, fin novembre ».
En quelques apparitions télévisées, Boualem Sansal est devenu le porte-parole d’une Algérie moderne et cultivée, très loin de l’image que certains se font volontiers de ce pays. Marie-Laure nous fait remarquer à quel point il est facile pour nous, occidentaux, de résumer l’Algérie à son régime politique. « Nous avons tendance à dévaloriser les pays qui n’adoptent pas notre mode de vie ou notre régime politique. En parlant d’eux, nous imaginons le pire, toujours. Évidemment, ces pays sont loin d’avoir des habitudes aussi démocratiques que les nôtres, mais cela ne justifie pas ce sentiment de supériorité qui nous anime en permanence. Souvenons-nous de la guerre d’Algérie ! Les autorités françaises ont pu faire preuve d’une grande cruauté durant ce conflit. Il n’y a pas d’exclusive dans ce domaine. L’Algérie a été injuste avec Boualem Sansal, et il faut le dénoncer, mais elle ne l’a pas laissé mourir comme on pouvait l’entendre. De plus, un pays ne se résume pas à son régime politique, c’est ce que Boualem Sansal nous prouve ».
Eliane se souvient pour sa part que son mari a été envoyé durant 27 mois en Algérie par l’armée française : « Mon mari se souvenait que les tensions qui existaient déjà entre nos deux pays n’ont pas empêché les Algériens qu’il fréquentait de bien l’accueillir ».
Yvon, lui aussi, nous parle de son expérience : « L’Algérie était un pays où les différentes communautés savaient vivre ensemble, malgré les conflits. Mon beau-père y a passé son enfance, il vivait dans un village où avec sa famille ils étaient les seuls Français ; ils ont été très bien intégrés. 30 ans plus tard, il est retourné dans son village où il avait tant de souvenirs. A sa grande surprise, quelqu’un l’a immédiatement reconnu et salué chaleureusement. Durant son séjour, il a toujours été invité et n’a jamais dormi à l’hôtel ». Et de conclure : « On véhicule des images qui sont fausses sur les pays qu’on ne connait pas ».
Ines, jeune service civique travaillant à la Maison des Aînés, nous renvoie aussi à notre passé : « La France a été une grande puissance. C’est pour cela qu’il y règne un sentiment de supériorité. Nous devons défendre nos valeurs qui sont précieuses mais nous ne pouvons plus le faire comme avant. Nous devons aussi regarder qui nous sommes et qui nous avons été : j’ai des origines pieds-noires. Quand mon grand-père est arrivé en France, il a été méprisé, on lui disait sans le connaitre de rentrer chez lui » !
Les exemples sont nombreux de pieds-noirs ou de harkis qui ont été mal accueillis en arrivant en France. Ils étaient aussi placés dans des immeubles où ils prenaient la place de familles qui vivaient là depuis longtemps provoquant ainsi un rejet assez violent. Françoise se souvient : « Quand j’étais jeune, beaucoup d’Algériens se sont installés dans mon quartier en plein centre-ville. Ils prenaient la place de nos anciens voisins ; nous avions l’impression d’être envahis. La cohabitation était difficile et c’était assez traumatisant ».
L’incarcération de Boualem Sansal nous a renvoyé à nos représentations sur l’Algérie. Et nous a interrogé sur les relations que nous entretenons avec ce pays. Relations qui sont encore loin d’être apaisées. Le journaliste français, Christophe Gleizes vient d’être condamné en appel à sept ans de prison ferme. Malgré le fait que Boualem Sansal ait mis beaucoup de retenue dans son témoignage d’ancien captif, pour ne pas, on le devinait, heurter les juges et dirigeants algériens.



