A la faveur de la lecture d’un roman d’Olivier Norek, les Guerriers de l’hiver Emmanuèle pose un regard original sur la guerre en Ukraine qui dure depuis bientôt 4 ans. Et montre à quel point l’histoire se joue de nos mémoires.  

Par Emmanuèle Jeandet. 

Nous avons découvert l’Ukraine au moment de la guerre déclenchée par l’invasion russe en février 2022.
Nous avons découvert l’identité d’un pays indépendant, fier de sa souveraineté, attaché aux principes démocratiques, souhaitant fermement se rapprocher de l’union européenne, voire de s’y intégrer.
Nous avons découvert la férocité et l’injustice d’une guerre avec la Russie, qui voulait que l’Ukraine reste dans sa zone d’influence, comme aux temps de l’URSS, et n’acceptait ni son indépendance, ni sa volonté démocratique, ni son éventuel rapprochement avec les pays de l’UE.
Nous avons découvert le courage des Ukrainiens et leur bravoure, qu’il s’agisse des militaires ou des civils.
Notre mémoire nous est revenue : celle de l’occupation durant quatre ans de la France par l’Allemagne nazie, de cette guerre entre 39 et 45, suivie de la guerre froide, pendant laquelle l’Europe a été coupée en deux par le rideau de fer…
Mais cette mémoire n’avait quasiment jamais entendu parler de la guerre entre l’URSS et la Finlande au cours de l’hiver 1939-1940.

Et pourtant :
« Imaginez un pays minuscule.
Imaginez-en un autre, gigantesque.
Imaginez maintenant qu’ils s’affrontent.
Au cœur … de la guerre la plus meurtrière de son histoire, un peuple se dresse contre l’ennemi…[1] »
La Finlande est ce pays minuscule, la Russie ce pays gigantesque, la guerre déclenchée par les Russes les a opposés en 1939 …
Rappelons-nous que la Finlande n’est devenue un pays souverain qu’en 1917, profitant des troubles consécutifs à la révolution russe, car à l’époque la Finlande était une province russe.
Après 5 siècles d’appartenance à la couronne suédoise, la Finlande avait basculé sous domination de l’empire russe au XIXe siècle, tout en restant une région autonome.
Au début de cette indépendance encore fragile, la Finlande est divisée par une guerre civile entre les Blancs – soutenus par les Allemands – et les Rouges – soutenus par les Soviétiques – ; à l’occasion du pacte germano-soviètique[2] , Allemands et Russes finissent par s’entendre pour décider que la Finlande relèvera de la zone d’influence soviétique. Fort de cet accord, les Soviétiques déclenchent l’invasion de la Finlande en 1939.
Ils pensaient dévorer la Finlande, en quelques semaines ; les Finlandais espéraient l’appui des Européens, rien de tout cela ne s’est produit.

La Finlande, livrée à elle-même, dotée d’une petite armée mal équipée, va combattre l’ennemi avec une énergie redoutable. Elle va utiliser tous les atouts d’une population qui ne veut à aucun prix d’une nouvelle domination russe et qui connaît remarquablement le terrain. L’armée finlandaise va résister au cours d’un hiver terrible : il fait -20 degré en permanence. Mais les soldats finlandais utilisent au mieux leurs lacs et leurs forêts, se déplacent rapidement à ski, faisant habilement évoluer leurs positions militaires ; ce sont eux qui inventent les cocktails Molotov, empruntés aux Républicains pendant la guerre civile espagnole, et avec lesquels ils arrivent à faire exploser des chars russes ! Pendant ce temps les soldats russes, lourdement armés, sont incapables de souplesse et d’adaptation sur une terre inconnue ; en outre, ils ne sont pas protégés du froid car insuffisamment habillés, bref, ils gèlent sur place !
Cependant, tout cela ne dure que le temps d’un hiver. Un nouveau commandement russe mieux renseigné et tirant les leçons d’une première phase désastreuse pour l’armée russe, finit par pilonner les principales positions finlandaises et par emporter le morceau au printemps 1940.
« Nous sommes blessés mais ils doivent nous penser invulnérables. Nous avons les deux genoux à terre mais ils doivent nous penser invincibles. Personne ne doit savoir combien nous sommes proches de céder[3] ». Ce sont les propos du chef d’État-major finlandais qui pousse le président de l’époque à engager des pourparlers avec les soviétiques pour échapper à un effondrement total qui mettrait la Finlande hors d’État de négocier quoi que ce soit.

Lors de ces négociations, la Finlande va perdre 10 % de son territoire, la région de la Carélie, encore russe aujourd’hui, et devra payer de lourdes réparations. Mais la Finlande reste un État… pas totalement indépendant, car elle est soumise à une neutralité totale, donc interdiction de tout rapprochement avec les pays européens de l’UE[4].
Est-ce que tout cela n’évoque pas la situation de l’Ukraine d’aujourd’hui :
Une invasion sans autre raison qu’une volonté « coloniale » russe, baptisée nécessité de maintenir une zone de sécurité vis à vis des pays de l’OTAN !
Une guerre qui ne dit pas son nom et qui s’éternise alors que Kiev, la capitale ukrainienne, devait être prise en quelques jours !
Des dizaines de milliers de morts et de blessés de part et d’autre, liés à l’acharnement russe de ne pas perdre la face !
Des négociations en échec car la partie russe pose des exigences considérables de captations territoriales et de neutralité de l’Ukraine !
Le temps des empires est revenu !

Notes : 

1 Olivier Norek : « les guerriers de l’hiver » Michel Lafon/Pocket. Extrait de la 4é de couverture.
2 Pacte entre Hitler et Staline de non-agression d’août 39, comportant un protocole secret qui délimitait des zones d’influence ; pour les soviétiques notamment la Finlande, les pays baltes, la Pologne…
3 Op cité p.416
4 Finalement la Finlande entrera dans l’UE en 1995, après la chute de l’URSS, et dans l’OTAN récemment – 2023 – pour cause de guerre entre la Russie et l’Ukraine, qui lui fait craindre un retour des russes.