Emmanuèle aime les podcasts. Cet été, dans la série Les Grandes Traversées sur France Culture, elle a écouté l’histoire de Toussaint Louverture (à découvrir en cliquant sur le lien suivant : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-toussaint-louverture-de-saint-domingue-a-haiti-l-esclave-qui-a-dit-non ). De l’île de Saint-Domingue où il est né, au fort de Joux, dans le Doubs, où il est mort, elle a été fascinée par le parcours de cet homme né esclave, qui a réussi à se hisser jusqu’au plus haut grade de l’armée française, et à défier Napoléon.
Par Emmanuèle Jeandet
Au 18e siècle, Saint-Domingue était appelée la Perle des Antilles car l’île était la plus riche de toutes les colonies françaises : sucre, café, indigo y étaient cultivés et transformés par 400.000 à 500 000 esclaves. Ces derniers représentaient l’essentiel de la population qui comptait aussi 30.000 à 40 000 Blancs vivant dans l’entre-soi et 30 000 « libres de couleurs », esclaves affranchis noir et métis.
A Saint- Domingue, la vie était particulièrement dure pour les esclaves. Leurs maîtres, qui les considéraient comme leurs biens, avaient tout pouvoir sur eux : les fouetter, les torturer pour obtenir une rentabilité maximale de leur travail ou cas échéant, les mettre à mort.
Je suis Toussaint
Toussaint Bréda (pas encore Louverture) a vu le jour en 1740 ou en 1743 (il n’y avait pas d’État civil pour les esclaves) sur la plantation Breda à Saint- Domingue de parents nés en Afrique, qui étaient peut-être d’origine royale, et qui ont été déportés dans le cadre de la traite négrière.
Fils d’esclave, il n’échappe pas à sa condition, mais sa faible constitution lui évite les rudes travaux dans les plantations ; on lui confie la fonction de cocher. Il apprend à lire et à écrire avec l’aide des Jésuites, puis à soigner les autres esclaves, grâce à sa connaissance des plantes médicinales ; il conjugue pratique du vaudou, engagement maçonnique et foi catholique. Vers 35 ans, il est affranchi par le gestionnaire de la plantation pour l’avoir aidé à calmer des révoltes d’esclaves. Toussaint se révèle en effet particulièrement habile, jouant avec une grande aisance de tous les réseaux dans lesquels il est reconnu. Cela explique son ascension sociale dans le monde des esclaves, puis son émancipation et ce qu’il a incarné par la suite, notamment lors du déclenchement de l’insurrection de 1791.
Le Spartacus noir
La déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789 parvient – sous le manteau – à Saint- Domingue et se répand clandestinement. Cela enflamme les esprits des « libres de couleurs » qui se révoltaient sporadiquement pour obtenir les mêmes droits civiques et politiques que les Blancs.
Face à leurs revendications, les Blancs opposent un refus catégorique et organisent une répression féroce. Cette attitude pousse les libres de couleur à s’unir avec les esclaves ; tous se radicalisent face à l’absence de dialogue et à la violence des colons.
L’insurrection qui se propage alors n’est pas seulement un mouvement spontané, elle est planifiée et pilotée par les « commandeurs » (esclaves cadres) au sein des plantations.
A partir d’août 1791, la révolte des esclaves qui démarre dans la plaine du Nord, la partie la plus riche de l’île, prend de l’ampleur : les violences sont extrêmes des deux côtés ; les esclaves détruisent les plantations sucrières qui leur ont fait tant de mal, ils sont nombreux à être tués mais ils tuent aussi les planteurs. Cependant, ils n’arrivent pas à prendre la grande ville du Cap dans laquelle les Blancs se sont réfugiés.
Toussaint (qui, à partir de 1792, se fait appeler « Louverture ») prend progressivement de l’autorité et assume un rôle déterminant sur le plan politique. Il a des contacts avec les Espagnols, monarchistes et esclavagistes, qui occupent l’autre partie de l’île, qui livrent des armes aux insurgés dans l’espoir de nuire à la nouvelle République Française.
En 1792, avec l’appui du gouvernement républicain français, les libres de couleur obtiennent l’entièreté des droits civiques et politiques, mais c’est trop tard pour arrêter l’insurrection portée par les esclaves et attisée par le jusqu’au-boutisme des planteurs. Ceux-ci ont refusé toutes les demandes des esclaves pourtant modestes : des jours de liberté pour cultiver leur petit jardin et s’occuper de leur famille !
Début 1793, le décor politique est planté ; les Espagnols ouvrent leur frontière et intègrent les responsables du soulèvement dans leur armée. La France envoie des émissaires pour contrer l’appui espagnol et se rapprocher des insurgés ; les émissaires décident de leur propre chef de déclarer l’abolition de l’esclavage, mais, sans confirmation de Paris, les insurgés restent prudents. D’autant plus que les planteurs se rapprochent des Anglais. Toussaint Louverture se déclare alors « porte-parole de la liberté ».
En avril 1794, le gouvernement révolutionnaire comprend que pour conserver Saint-Domingue et lutter contre les Espagnols et les Anglais, il faut faire alliance avec les insurgés.
L’abolition de l’esclavage est alors officiellement déclarée. La France devient le premier pays au monde à abolir l’esclavage…jusqu’à son rétablissement par Napoléon.
Toussaint Louverture, rassuré par la loi d’abolition votée par le gouvernement jacobin, quitte l’armée espagnole, accepte des responsabilités dans l’armée française et va se battre contre les Espagnols et les Anglais, et gagner sur ces deux fronts en 1795 et en 1798. C’est un chef militaire prodigieux de courage, de finesse tactique et de connaissance intime du terrain ; il utilise, avant que ce mot n’émerge dans le vocabulaire militaire, toutes les possibilités de la guérilla. Toujours à cheval, rien ne l’arrête : il est surnommé « le centaure des savanes ».
Grâce à son intelligence politique, il perçoit le risque réactionnaire du gouvernement mis en place sous le Directoire. Alors il envoie des émissaires en France pour plaider la situation de Saint-Domingue. Il négocie, par ailleurs, avec les Anglais (qui ont très peur que la Révolution ne se propage dans les Caraïbes, notamment à la Jamaïque) et avec les Américains, pour développer des échanges commerciaux : un traité commercial anglo-américain est signé en 1798.
Cependant, il faut que la production des plantations, qui est tombée à zéro depuis le début de l’insurrection générale, reparte. Les anciens esclaves doivent donc se remettre au travail dans les plantations sucrières et caféières… C’est à cette transition que va s’employer Toussaint Louverture. D’une part, il obtient des avancées pour les Noirs – des jours de liberté et la disparition du travail de nuit – et d’autre part, il active le retour de certains planteurs blancs qui connaissent les techniques de la production et acceptent de gagner de nouveau de l’argent sous le contrôle d’un « général noir ». Bref, Toussaint Louverture est l’homme providentiel, qui cumule vision politique et remarquables capacités de négociation.
La fin de l’épopée
Devenu gouverneur général de l’île en 1798, Toussaint Louverture est à l’apogée de son pouvoir : il rédige une Constitution dont le principe fondateur est la liberté pour tous. Il y prône aussi la quasi indépendance du territoire de Saint-Domingue, qui restera français mais s’administrera librement, négociera au plan international sa sécurité et ses échanges commerciaux avec ses voisins caraïbéens.
Napoléon Bonaparte, qui est alors Premier Consul, s’inquiète de cette volonté émancipatrice de l’île vis-à-vis de la France et sans l’avouer officiellement, souhaite la réinstauration de l’esclavage. Conséquence : il envoie sur place un corps expéditionnaire avec la mission de reprendre le pouvoir. L’affrontement militaire ne fera ni vainqueur ni vaincu, mais Toussaint Louverture signe un armistice. Avant la fin des hostilités, il tombe dans un piège tendu pour l’envoyer en France. Une fois arrivé, il est emprisonné au fort de Joux, dans le Doubs, la région la plus froide de France. Il y mourra de maladie, quelques mois plus tard
Sept mois après sa mort, le général Rochambeau, à la tête du corps expéditionnaire envoyé par Napoléon, capitule au Cap et l’indépendance de Saint-Domingue est proclamée.
L’île change de nom devient Haïti, la première nation noire et le premier territoire libre et indépendant des colonies françaises. Elle le paiera cher : le traité passé en1825 avec le gouvernement monarchiste français est si exigeant pour les Haïtiens qu’il grèvera l’économie de l’île pour longtemps.
Toussaint Louverture devient un mythe et le vent abolitionniste qu’il charrie se propage tout au long du 19esiècle, inspirant les Caraïbes, les pays d’Amérique du Nord et du Sud dans leurs efforts de décolonisation.
Comme l’écrira plus tard l’écrivain martiniquais Aimé Césaire à propos de Toussaint Louverture : « On lui avait légué des bandes, il en avait fait une armée ; on lui avait laissé une jacquerie, il en avait fait une Révolution ; une colonie, il en avait fait un État, mieux une nation ».




