Il y a déjà bien longtemps que nos vies sont régies par l’argent, incontournable argent. Pourquoi nous sommes-nous ainsi laissés soumettre à la valeur de l’argent ?
Par Stéphane Lecompte.
Selon l’historien de l’Antiquité, Hérodote, la monnaie métallique serait apparue en Lydie (actuelle Turquie) au VIIe siècle avant notre ère. Le roi Crésus, célèbre pour ses richesses, est associé à cette histoire. Les premières pièces frappées auraient été fabriquées à partir d’électrum, un alliage naturel d’or et d’argent, présent notamment dans le fleuve Pactole.
Au-delà de cette légende, plusieurs méthodes d’échanges ont existé au cours des millénaires. Le but était de faciliter les transactions entre les populations, et cela dès les premières sociétés humaines. Le troc permettait ainsi des échanges ponctuels entre les tribus, mais aussi au sein même des communautés. Il posait toutefois un problème d’équivalence : pour qu’un échange soit jugé équitable, les biens échangés devaient présenter une valeur comparable. Tout au long de l’histoire humaine, des moyens de paiement jugés plus pratiques que le troc furent donc imaginés afin de faciliter les transactions. En Afrique, en Asie et en Océanie, certains coquillages servirent de monnaie d’échange. Plus tard, le sel connut également ses heures de gloire, car il était précieux pour conserver les aliments. Le mot « salaire » trouve d’ailleurs son origine dans le latin salarium, lié au sel, même si le rapport exact entre ce terme et les pratiques de paiement de l’époque reste discuté. D’autres moyens d’échange connurent leur heure de gloire : le bétail, le blé, l’orge, le tabac, le thé… Cependant, aucun de ces moyens ne représentait une solution universelle. Leur conservation posait problème et leur transport pouvait s’avérer difficile.
Puis vint l’heure des métaux — l’or, l’argent, le bronze et le cuivre — qui finirent par prendre une place prépondérante dans les échanges. Dès le IIème millénaire avant notre ère, en Mésopotamie, on trouve des traces de l’utilisation de l’argent, notamment sous forme de lingots ou de morceaux de métal. Chaque transaction nécessitait alors une pesée. Cette relation entre monnaie et poids se retrouve encore dans le nom de certaines devises, comme le peso, issu du mot espagnol signifiant « poids ». Plusieurs siècles plus tard, en Lydie, dans l’actuelle Turquie, les habitants eurent l’idée d’utiliser des morceaux d’électrum portant une marque officielle. Celle-ci permettait de garantir leur valeur et de limiter la nécessité de peser le métal à chaque transaction. La Grèce antique, puis l’Empire romain, adoptèrent et développèrent la monnaie frappée, qui se généralisa progressivement dans le monde méditerranéen.
Mais cette méthode connaissait, elle aussi, ses limites. Le transport de fonds exposait les marchands aux brigands, et déplacer d’importantes quantités de métal précieux n’était pas sans risque. Les Chinois développèrent alors de nouveaux moyens de paiement, notamment des certificats et des billets de papier. Dès la dynastie Tang, au VIIème siècle, des instruments de crédit facilitèrent les transactions à distance. Sous la dynastie Song, à partir du XIème siècle, apparurent les premiers billets émis par l’État. Une véritable révolution dans l’histoire de la monnaie.
En Europe, il fallut attendre plusieurs siècles pour que les billets de banque se développent. À partir du XVIIème siècle, les reçus de dépôt et les billets émis par certaines banques commencèrent à circuler comme moyens de paiement. Leur valeur reposait sur la confiance accordée à leur émetteur et sur la possibilité de les convertir, selon les règles en vigueur, en monnaie métallique. Peu à peu se dessinèrent les fondements du système monétaire moderne, qui accompagnera l’essor du capitalisme.
De nos jours, avec le développement exponentiel des paiements électroniques — cartes bancaires, virements et applications mobiles —, la monnaie semble prendre une nouvelle direction. Le paiement en espèces pourrait-il finir par disparaître ? La Banque de France rappelle toutefois que l’argent liquide conserve un rôle essentiel et que sa disparition n’est pas à l’ordre du jour. D’un point de vue financier, la fabrication des pièces de 1 et de 2 centimes d’euro représente un coût supérieur à leur valeur faciale. Selon les chiffres régulièrement avancés, la production d’une pièce de 1 centime coûterait ainsi 1,65 centime, et celle d’une pièce de 2 centimes, 1,94 centime. Face à cette dépense, certains États européens ont choisi de recourir à l’arrondi des paiements en espèces au multiple de cinq centimes le plus proche. C’est notamment le cas de la Belgique, des Pays-Bas, de l’Irlande et de la Finlande.
La cryptomonnaie, apparue avec le Bitcoin en 2009, marque un tournant majeur dans cette évolution vers un nouveau monde de l’argent. Grâce à des échanges de valeur décentralisés, elle permet de réaliser certaines transactions sans passer par les banques ni par les institutions financières traditionnelles. Cependant, loin de rester à l’écart de cette transformation, les banques centrales développent leurs propres projets de monnaies numériques. Elles entendent ainsi conserver un rôle central dans un univers où les cryptomonnaies prétendent s’affranchir des intermédiaires traditionnels.
Toujours la même histoire entre la proie et le chasseur, le loup et l’agneau. Et dans cette nouvelle bataille pour le contrôle de l’argent, le consommateur lambda ne sera pas nécessairement le grand gagnant. Sa liberté d’agir pourrait bien continuer à tenir à un fil, celui d’Ariane, dans un labyrinthe financier où il lui est de plus en plus difficile de trouver son chemin.




