À Rouen, l’atelier d’écriture du centre social Étienne-Pernet est bien plus qu’un simple exercice de style. Chaque jeudi après-midi, une quinzaine de seniors s’y retrouvent pour écrire, lire, rire et rompre la solitude. Stéphane fait partie des plumes.
par Stéphane Lecompte.
Que l’on soit débutant ou amateur averti de la plume, l’atelier d’écriture organisé au centre social Étienne-Pernet, à Rouen, accueille tout prétendant désireux d’exercer cet art parfois ardu qu’est l’expression écrite. Enfin… presque. Car l’atelier affiche complet !
Sous la houlette de l’animateur éclairé, Thierry, les cerveaux bouillonnent au gré des exercices de style proposés : une phrase comme point de départ, une photographie, une liste de mots tantôt savoureux, tantôt biscornus… Bref, la quinzaine – parfois un peu plus – de protagonistes qui agitent leur stylo avec rigueur tombent souvent des nues et protestent régulièrement lorsque le sujet est dévoilé. Comment espérer s’en sortir de la plus honnête des manières ? D’autant qu’une grosse demi-heure est accordée avant la lecture à voix haute… tout en sirotant un café ou un thé bienvenus, agrémentés de petites friandises, parfois faites maison.
Et cela fait plus de vingt ans que cela dure. Un succès qui ne se dément pas, où l’humour – et même la chanson – ne sont jamais loin pour combattre la monotonie d’un monde anxiogène. Si la jeunesse des participants n’est souvent qu’un lointain souvenir, les anciens salariés attendent pourtant le jeudi après-midi avec impatience. La doyenne, Mauricette, 92 ans au compteur, l’avoue humblement : « Cela m’aide à lutter contre la solitude ! »
Jeanine, dite « Ninja » – en verlan dans le texte –, ne dément pas ces propos. Moi qui connais cet atelier depuis 2014, j’ai très vite compris que j’y avais toute ma place. D’autant plus que la gent masculine, dont un ancien gendarme, Jacques, poète fréquentant les alentours de l’alexandrin avec virtuosité, se résume actuellement à trois individus. Yves, ancien informaticien, complète ce « triumvirat » des Plumes de Pernet.
Un joli terme, qui va comme un gant à cet atelier où les plumes de l’oiseau survolent aisément les esprits paisibles de ces écrivains qui mériteraient bien une reconnaissance. Le talent est là, saupoudré de formules parfois ciselées dans le marbre, parfois destinées à dérider un peu plus leurs auteurs, avant tout blagueurs et amoureux de la langue de Molière. Thierry, lui, n’en mène pas toujours large, mais sa bonhomie contribue largement à la pérennité de l’atelier. Il en est le juge de paix, impartial.
Deux fois l’an, en début d’année et au début de l’été, un repas partagé est organisé. Chacun apporte l’une ou l’autre de ses spécialités : quelques bonnes bouteilles, des fromages, ou simplement un paquet de chips. Peu importe, tant l’ivresse de célébrer ces moments transparaît, telle une bulle protectrice face aux aléas de l’existence. Les assiettes et couverts, posés sur de simples mais élégantes nappes en papier, n’attendent que les plats et les rires, parfois égrillards. À l’instar des banquets d’Astérix – le barde en moins –, le « village » de Pernet devient irréductible aux sentences d’une actualité mortifère.
15 h 45. Il est temps de faire la vaisselle, de passer un coup d’éponge sur les tables, et de ranger stylo et cahier. L’atelier d’écriture ferme ses portes jusqu’à la prochaine séance.



