L’aide sociale à l’enfance (ASE) traverse une crise profonde. Manque de moyens, pénurie de professionnels, difficultés du placement familial : derrière les faits divers qui choquent l’opinion, c’est tout un système fragilisé qui peine à protéger les enfants les plus vulnérables. Le regard de Claudie, qui a longtemps travaillé pour l’ASE. 

Par Claudie Perrot. 

Les images sur les réseaux sociaux d’un garçon de 8 ans se faisant raser le crâne par une éducatrice qui voulait le punir, ont donné un coup de projecteur sur l’aide sociale à l’enfance (ASE) et suscité l’émoi de tous les médias. 
Mais au-delà de l’indignation légitime, ces affaires révèlent une réalité plus profonde : celle d’un système de protection de l’enfance en grande difficulté.

La protection de l’enfance est pourtant une priorité nationale. Elle garantit « les droits, la sécurité et le bien-être des enfants en danger ou en risque de danger ». Sur le papier, l’organisation est claire : l’État fixe les orientations, les conseils départementaux financent et mettent en œuvre l’aide sociale à l’enfance (ASE), et les professionnels interviennent sur le terrain. Dans les faits, les disparités territoriales sont importantes. Selon les priorités budgétaires des départements, les moyens accordés à l’enfance varient considérablement.

Enfant en danger 
A quoi repère-t-on un enfant en danger ? Les signes peuvent être physiques — hématomes, brûlures, cheveux arrachés — ou psychologiques — repli sur soi, troubles du sommeil, agressivité inhabituelle — ou encore, plus difficiles à détecter, comme les violences sexuelles.
D’autres éléments peuvent alerter : un mineur livré à lui-même sans surveillance parentale, en situation de carence de soins, d’hygiène ou d’alimentation.
Hélas, il a été constaté que, dans la majorité des cas, ces violences sont associées entre elles.

Signalement et mesures 
Face à ces situations, chacun – travailleurs sociaux, enseignants, médecins, mais aussi tout citoyen – a le devoir de signaler une situation de maltraitance.  
Les conseils départementaux sont compétents pour recevoir ces signalements. Il est également possible de contacter le 119, numéro d’urgence de l’enfance en danger. Différentes mesures d’aide sont alors mises en place par l’ASE, telles que l’aide éducative à domicile (AED), puis l’aide éducative en milieu ouvert (AEMO). Cette dernière, ordonnée par le juge, consiste en l’intervention d’un éducateur pour une durée variable de six mois à deux ans, renouvelable.
Lorsque ces mesures ne permettent pas d’améliorer la situation de l’enfant, ou en cas d’urgence, le juge peut décider de placer l’enfant hors de sa famille, soit dans une maison d’enfants à caractère social (MECS), soit dans une famille d’accueil.
Que se passe-t-il ensuite ?

Prise en charge défaillante 
Il est important de rappeler qu’au moment où l’enfant maltraité quitte son domicile, il a souvent déjà vécu des ruptures, des carences multiples et un parcours de vie particulièrement chaotique. Il arrive fragilisé, parfois agressif, sans repères. Au regard de ce qu’il a traversé, il serait essentiel de lui offrir une prise en charge de qualité. Or, il n’en est rien. L’ASE traverse actuellement une crise : pénurie de lieux d’accueil adaptés, manque de places disponibles et insuffisance de professionnels. Les personnels en poste dénoncent un manque de moyens face à une mission toujours plus lourde : stress permanent, sentiment de ne pas pouvoir bien faire, modalités d’accueil ne garantissant pas le bon développement des enfants. Les arrêts maladie et les burn-out fréquents, la rotation constante des équipes éducatives et le manque d’encadrement fragilisent encore davantage ces enfants. Deux adultes pour dix ou douze enfants présentant des carences affectives, des comportements violents et un besoin d’attention constant : comment faire face ?

Les métiers de l’aide à l’enfance ne sont plus attractifs. Les conditions de travail — horaires étendus, week-ends et jours fériés travaillés — s’accompagnent d’une rémunération insuffisante. À cette fatigue physique s’ajoute une charge émotionnelle considérable, insuffisamment reconnue et valorisée.
La priorité serait d’embaucher des personnels qualifiés et formés, et de revaloriser les salaires, qui ne sont pas à la hauteur des missions exercées. Cela n’est pas le cas…En témoigne l’affreux fait divers. 

Placement familial 

Une alternative à la maison d’enfants existe : le placement familial. L’accueil en famille reste aujourd’hui privilégié pour les jeunes enfants, car il offre une stabilité du lieu de vie auprès de leurs « parents d’accueil ». Ce mode de prise en charge leur permet de grandir et de se construire dans un environnement sécurisant. Bien qu’il soit présenté comme la solution la plus adaptée pour l’enfant et la moins coûteuse pour la collectivité, le placement familial traverse aussi une crise profonde. Plus de 70 000 enfants sont accueillis en famille. En 2021, l’âge moyen des accueillants était de 55 ans. Dans dix ans, la moitié d’entre eux sera partie à la retraite, et les départements rencontrent déjà des difficultés de recrutement. Travailler 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 constitue la réalité de nombreux assistants familiaux. À cela s’ajoute une prise en charge d’enfants aux problématiques de plus en plus complexes, parfois marquées par des pathologies sévères, ainsi qu’un manque de reconnaissance institutionnelle, la profession peinant à se faire entendre et étant parfois déconsidérée par les responsables institutionnels. On comprend que les vocations s’essoufflent. 
Une enquête de l’Union fédérative des familles d’accueil (UFNAFAAM) a révélé que « ce n’est pas la relation avec les enfants qui est la plus compliquée, mais la relation avec les services de l’ASE » : isolement, manque d’intégration au sein des équipes et dégradation des conditions de travail constituent les constats dressés par ces assistants familiaux.
Lors d’une intervention récente au Sénat, la Défenseure des droits, Claire Hédon, a indiqué que 77 % des juges pour enfants renoncent à prononcer des placements faute de places adaptées. L’état de la protection de l’enfance est catastrophique. C’est pourquoi il est urgent de développer des actions de prévention. Les neurosciences l’ont démontré : les recherches sur le cerveau soulignent l’importance cruciale des premières années. Tout se joue avant 6 ans, il est donc fondamental d’intervenir le plus précocement possible pour répondre aux besoins des enfants et de leurs familles. Dans les Protections maternelles et infantiles (PMI), il conviendrait de renforcer les visites à domicile prénatales et postnatales ainsi que les consultations infantiles pour les 0-6 ans. Dans les écoles maternelles, il serait nécessaire de réaliser des bilans de santé pour les enfants de 3 à 6 ans. Il faudrait également développer les relais parentaux, lieux d’accueil destinés aux enfants dont les familles rencontrent des difficultés.

Bref, il ne manque ni les constats ni les propositions. Ce qui fait défaut, ce sont des choix politiques à la hauteur des enjeux.
La protection de l’enfance ne peut pas être une variable d’ajustement budgétaire.
Il s’agit de nos enfants et de notre avenir.