Plutôt que compter des moutons, Marie, qui souffre d’insomnie, se lève. Elle pense aux courageuses qui ont croisé son chemin et lit de la poésie. Nuits magiques.
Par Marie H.
C’est une nuit d’insomnie ; bergère inquiète, je me lasse de compter mes moutons. Je me lève, je lirai ou j’écouterai de la musique. Je m’approche de la fenêtre, la rue est déserte, le square aussi. Un pesant silence emplit la nuit et me laisse pensive. Demain matin, je pourrai m’allonger et dormir, la retraite a du bon.
Je revois les années où je partais travailler. Le matin, très tôt, je rejoignais la gare. Des jeunes femmes de mon âge couraient, la jambe leste, princesses de banlieue à la cheville fine, perchées sur des talons aiguilles, d’autres à l’allure sportive en jeans et baskets. Elles passaient du train au métro, anxieuses d’arriver à l’heure. Je reconnaissais au passage des usagers croisés chaque matin. Nous échangions quelques mots et un grand sourire. Mes amies se hâtaient vers leurs magasins, leurs bureaux, leurs maisons de couture.
Le soir, je les retrouvais, attendant le train qui les ramènerait dans leur pavillon ou leur barre HLM, mères courage, vouées aux tâches répétitives. J’étais leur sœur, nous avions les mêmes soucis : horaires surchargés, salaire insuffisant, manque de reconnaissance au travail. Des combats naissaient, nous nous battions pour une vie meilleure, une vie plus libre. Nous suivions les mêmes manifestations, distribuions des tracts, signions des pétitions. Nous restions gaies. Nous étions d’accord : la vie était belle, mais nous étions trop peu à le savoir.
Rosita, mon amie chilienne, m’écrivait : « Si tu veux que la main s’ouvre, serre le poignet ». Je lui répondais : « Viens à Paris, nous t’attendons. Cela te reposera ; tu reprendras la lutte à ton retour ». La jolie Rosita n’a pas survécu à la mort d’Allende en 1973. Rosita, ton invincible courage et ta chaleureuse amitié me manquent encore aujourd’hui.
La nuit s’avance, j’attrape un livre. Robert Desnos, une page au hasard, je relis le poème The night of loveless nights (la nuit des nuits sans amour)
Celles des incendies, et celles des déserts,
Celles qui sont flétries par l’amour avant l’âge,
Celles qui pour mentir gardent les yeux sincères
Celles au cœur profond, celles aux belles jambes,
Celles dont le sourire est subtil et méchant,
Celles dont la tendresse est un diamant qui flambe
Et celles dont les reins balancent en marchant.
Mes yeux se ferment, il est temps de regagner mon lit.





