Au cours du dernier comité de rédaction des Curieux Aînés, plusieurs participants ont évoqué le quartier de la Grand’Mare et ses changements au fil du temps. Cela a donné envie à Martine de raconter la Grand’Mare, telle qu’elle l’a connue fillette.
Par Martine Lelait.
J’ai passé mon enfance dans le quartier des Sapins, au pied des fameux trois châteaux d’eau, dans un immense immeuble qui, en 1960-61, était à peine fini d’être construit mais qui a été démoli il y a quelques années.
Pour nous qui vivions sur ces plateaux Nord de Rouen, les sorties « en ville », c’est-à-dire dans le centre-ville de Rouen, étaient chose rare ; sans voiture, nous devions emprunter le tramway ; en gros, je dirais que nous nous y rendions deux à trois fois par an, pour aller chez l’ophtalmologiste puis pour y récupérer mes nouvelles lunettes de petite myope (avec des verres de plus en plus gros à chaque fois montés sur les horribles montures de la
Sécurité Sociale) et pour une visite aux Nouvelles Galeries, début septembre, histoire de nous rhabiller, ma sœur et moi, rentrée scolaire oblige.
Ah oui…il y a eu aussi cette sortie mémorable, un dimanche après-midi où mes parents avaient décidé de nous emmener voir Blanche-Neige au cinéma Le Normandy qui se trouvait rue Écuyère. Nous frétillions de joie, ma sœur et moi, c’était notre première fois au cinéma. Après le trajet en tramway et une attente interminable dans la file devant le guichet, une grosse déception s’est abattue sur nous : il n’y avait plus de places ! Dans mon souvenir, en plus il pleuvait … mais c’est peut-être la déception qui me fait en rajouter.
Ma sœur et moi ne jouions pas dehors, au pied des immeubles, avec les autres enfants car ma mère ne parvenait pas à nous surveiller des fenêtres de l’appartement situé au onzième étage. Nous n’étions pas pour autant privées de grand air. Mon père, étant facteur, démarrait très tôt le matin et rentrait généralement sitôt sa tournée terminée, ce qui lui laissait une bonne partie de ses après-midis libre.
Quand le temps le permettait, les jeudis après-midi, qui étaient congés durant mon enfance, nous partions tous les quatre, à pied, à travers les immeubles du Châtelet et arrivés au bout de la Banane (le surnom d’un immeuble qui en avait la forme), nous descendions un petit talus et hop, nous nous retrouvions tout de suite à la campagne, dans de vastes prairies et vergers entourés d’une ceinture de bois. C’était la Grand’Mare !
Il n’y avait alors strictement aucune habitation dans cet espace, sinon les vestiges d’une ferme. J’ai appris par la suite que cette ferme existait déjà au XVIIIème siècle. A la fin du XIXème, début du XXème et jusque dans les années 1910-12, elle était devenue, sous la houlette de Sœur Marie-Ernestine, une ferme-école dédiée à la réhabilitation de jeunes filles prisonnières. Revendue par la suite, la ferme a été louée jusqu’en 1959 avant d’être acquise par la Ville de Rouen en 1960 dans le cadre d’un vaste de projet de ZUP, zone à urbaniser en priorité. Les bâtiments de la ferme abriteront plus tard le centre aéré puis le centre de loisirs François Salomon.
La Grand’Mare pour moi, c’était ça : des prairies, des bois, propices à de nombreux jeux, ainsi qu’à des pique-nique ou des goûters, et à la cueillette de mûres…
Un jour, à coup de bulldozers, les prairies et les vergers ont disparu pour laisser place à une forêt de pavillons et d’immeubles dont certains, les fameux Verre et Acier de Marcel Lods connaîtront un funeste destin, émaillé de plusieurs incendies.
En mai 1968, alors qu’il n’y avait déjà plus de prairies, ni de vergers, ma famille a quitté les Sapins pour s’installer dans un immeuble flambant neuf à la Lombardie. Je ferai ensuite mes années de collège à la Grand’Mare où je resterai habiter chez mes parents jusqu’en 1975.




