Ovation à l’opéra de Rouen pour un spectacle qui réveille notre peur de l’avenir. Daniel y était et décrypte les raisons de ce succès. 

Par Daniel Cotterall-Debay

Dimanche 14 juin, j’ai assisté avec 850 autres personnes, à l’une des représentations d’Agrippine, un opéra de Haendel, programmé à l’opéra de Rouen. Nouveau venu en Normandie, c’était ma première fois dans ce haut lieu culturel qui vend des billets pour toutes les bourses, de 10 € à 85 €. 
En tant que rédacteur « Curieux Aîné », j’ai remarqué tout de suite que, parmi les spectateurs et spectatrices, rares étaient ceux et celles en-dessous de 60 ans !
Cet opéra relate l’histoire d’Agrippine, la mère de Néron, alors qu’elle complote la chute de l’empereur romain Claude, son mari, et l’installation de son fils Néron au sommet de l’État. L’autre femme clé dans le drame est Poppée, une femme élégante de la bonne société romaine dont trois des hommes sont épris.
Le livret a été écrit par Vincenzo Grimani, un cardinal du 17e siècle, grand amateur d’opéras, par ailleurs diplomate dont la longue carrière l’a confronté aux soubresauts de la politique. 
C’est le chef anglais, David Bates, qui a dirigé l’orchestre avec fougue. Parmi les interprètes, Eleonora Bellocci dans le rôle de Poppée, Paul-Antoine Bénos-Djian dans le rôle de Othon et Jake Arditti dans le rôle de Néron, ont su gagner les faveurs du public. (Ce dernier était debout à la fin du spectacle ! ) 
Autre artiste à saluer : le metteur en scène Robert Carsen. Il avait transposé l’action dans une Rome du 20e, voire 21e siècle, qui rappelait par moments l’épopée mussolinienne, surtout lorsque le ventripotent Claude prenait la pose dans un uniforme d’un bleu étincelant. Les décors – conçus et déroulés avec maestria – intègrent tout à la fois une piscine d’hôtel, entourée de chaises longues où de jolies femmes observent les allées et venues des intrigants de pouvoir, l’officine du conseil de l’Empire dotée d’un vaste bureau en verre sur lequel Agrippine s’allonge pour faire l’amour avec ses amants Narcisse et Pallas, et enfin les appartements luxueux de Poppée.
Pourquoi Agrippine s’embarque-t-elle dans le tortueux défi de porter Néron au pouvoir ? Sans doute pense-t-elle que dans un monde où la ruse, l’avarice, l’ambition et le mensonge sont monnaie courante, mieux vaut essayer de créer un futur contrôlable que de subir le destin. Agrippine tisse sa toile, mais tout finira par partir en lambeaux.
Jusqu’à la fin, choquante, la pièce préfère la comédie et l’ironie à l’horreur. La scène où Agrippine fait hypocritement porter à Poppée dans ses appartements des vêtements de luxe – robes à la mode, chaussures, pochette, lunettes de soleil – est délectable. Bien entendu, après avoir dédaigné quelques vêtements et approuvé d’autres, Poppée, en bonne Italienne aussi sûre de son sens de la mode que de son pouvoir de séduction, arbore un look dévastateur ! Comment ne pas la plaindre ensuite lorsqu’elle se retrouve harcelée par les désirs pressants de plusieurs hommes du pouvoir ? Une véritable situation de type #MeToo. 
L’homme qui l’aime réellement s’appelle Othon : il est le seul personnage imaginaire. Ce qui est déjà un commentaire sur le monde décrit.
A la fin de la pièce, Poppée, ayant percé les intrigues d’Agrippine, retrouvera son Othon, mais seulement pour quelques minutes… Réalisant que le trône lui est enfin dévolu, Néron – qui n’y avait pas cru jusque-là – pousse un cri de triomphe et d’excitation. Et en un clin d’œil, tout vestige de moralité s’écroule : une danse tourne vite à l’orgie, soldats et courtisanes s’enlaçant goulûment en couples et en trios. Puis, avec un rire fou où pointe le monstre que l’Histoire retiendra, Néron s’approche de Poppée et lui tire une balle dans la nuque. Elle tombe. Aussitôt Néron tourne sur ses talons, et tue sa mère aussi. Rideau.
Pourquoi cet opéra a-t-il provoqué un pareil engouement auprès du public rouennais qui était, je le rappelle, debout à la fin de la représentation ?
J’y vois trois raisons. 
D’une part, notre volonté de revendiquer appartenir à une civilisation. Qu’y a-t-il de plus civilisé pour un Européen que d’assister à un opéra ? Pour une ville, le fait d’avoir un opéra ne lui donne-t-il pas un statut ? Sans doute que comme moi, les Rouennais sont fiers d’avoir un tel temple de la civilisation dans leur ville.
Deuzio, je vois un reflet de notre anxiété pour l’avenir de notre monde. Quand Poutine envoie des missiles balistiques sur des tours d’habitation à Kiev, il est clair que les barbares sont aux portes de notre civilisation. Les Russes n’ont-ils pas déjà détruit des théâtres, des églises et des bibliothèques sur tout le territoire ukrainien ? Quant aux américains Elon Musk et J.D Vance, ils s’arrogent le droit de s’immiscer dans l’espace politique européen, en tenant des discours racistes et méprisants. Notre civilisation est en danger, il est donc normal que nous nous accrochions à ce qui représente pour nous des valeurs civilisées.
Tertio, la manière dont Néron fait soudain volte-face – en tuant Poppée et sa mère -réveille nos peurs profondes sur ce que l’avenir nous réserve. Et si tout ce qui fondait nos valeurs s’évanouissait ? 
Enfin, les artistes étaient excellents.