Le hantavirus a surgi de l’océan et immédiatement semé la panique, réveillant les souvenirs du Covid… N’était-ce pas exagéré au regard des autres épidémies qui sévissent sur la Terre et qui intéressent peu de monde ?  

Par Emmanuèle Jeandet 

Que s’est-il passé ? Un navire de croisière, le MV Hondius sous pavillon néerlandais, remonte début mai le long de l’Amérique du Sud par la côte Atlantique : à son bord 150 passagers de vingt-trois nationalités différentes. Une alerte est déclenchée signalant à son bord un foyer épidémique d’un virus inconnu du grand public, ayant d’ores et déjà fait des morts, il s’agit d’un Hantavirus (souche des Andes), ce que précise l’OMS (organisation mondiale de la santé). Rapidement, il est indiqué que le risque de dissémination est faible mais la létalité forte.
L’angoisse monte très vite, notamment au niveau européen d’où est issu le navire et sur le continent vers lequel il se dirige. Malgré ce qu’en disent les experts ainsi qu’une bonne coordination des autorités publiques de l’Union Européenne et de l’OMS, les ports se ferment à la perspective d’accueillir le bateau, même pour une escale qui permettrait d’évacuer les malades et d’isoler les cas contact. Le gouvernement espagnol sollicité pour ce premier accueil commence par refuser sous la pression des autorités locales au Cap Vert, puis finit par accepter une escale aux Canaries.
On est à ce moment devant l’hypothèse d’une longue errance d’un navire chargé de passagers malades et angoissés, mais également devant une série d’inconnues : le laisser accoster en ignorant si l’épidémie pourrait ainsi se répandre sans contrôle ou accueillir les passagers au nom des droits humains et d’une sollicitude nécessaire en ouvrant ainsi un risque sanitaire d’une ampleur inconnue pour la population locale voire au de là.
Passée cette phase de crise aiguë, les passagers ont été récupérés par leur pays d’origine, les cas contact mis en confinement chez eux ou à l’hôpital… pas de diffusion du virus. Et depuis, plus personnes n’entend plus parler de l’affaire.
Et pourtant !
En matière de virus, une nouvelle épidémie d’Ebola au Congo et en Ouganda a succédé à celle de l’hantavirus que nous venons de vivre et qui est plus grave car la létalité est très élevée et les possibilités de contamination très fortes ; la partie du territoire congolais touchée par l’épidémie se trouve en effet en pleine guerre civile et le travail des autorités sanitaires locales et des ONG y est extrêmement difficile. Plus d’une centaine de morts sont déjà à déplorer.
Le Covid en 2020 et le Sida auparavant, nous ont rappelé que les crises sanitaires sont aussi des crises politiques et sociales. Elles soulèvent des questions sur les conséquences des confinements, sur la résurgence de maladies que l’on croyait disparues, ou encore sur l’origine des zoonoses (chauves-souris, rongeurs…). Surtout, elles révèlent les inégalités criantes entre le Nord et le Sud : accès inégal aux vaccins, gestion des risques sanitaires, protection des populations… autant de domaines où les disparités sont flagrantes. 

Laissez-moi développer ce point.

La géopolitique a déjà été un marqueur d’inégalités lors du Covid. Les vaccins qui ont été développés après une année d’épidémie, ce qui est une remarquable réussite scientifique, ont été achetés d’emblée par les pays riches qui ont vacciné rapidement leur population. Au sein des pays pauvres, il a fallu attendre, trouver des aides pour acheter les vaccins avant de parvenir péniblement à protéger leur population. Ces aides se sont accompagnées de chantage politique, de concurrence d’influence entre les États les plus puissants à l’égard des États qui espéraient leur aide. On a vu la Russie et la Chine diffuser à grand renfort de propagande leurs vaccins en Afrique ou en Asie. On a surtout vu l’industrie pharmaceutiques refuser de donner les brevets qui avaient permis de développer les vaccins, aux pays qui en avaient besoin et ne pouvaient ni les développer par eux-mêmes ni les acheter.
Depuis la réélection de Donald Trump, toute coopération multilatérale a disparu. Chaque État a géré la crise de l’hantavirus à sa manière : la France hospitalisait les malades quand les États-Unis les renvoyaient chez eux. L’OMS, affaiblie par le retrait des États-Unis et la suppression de leur financement, peine à jouer son rôle : alerter, coordonner la diffusion des informations scientifiques, et soutenir les pays pauvres. Si cela n’a pas eu de conséquences dramatiques pour l’hantavirus, la situation est bien différente pour Ebola, où le manque de moyens aggrave une crise déjà catastrophique.
Face aux perspectives de développement des zoonoses et donc de virus susceptibles de transmettre à l’ensemble de l’espèce humaine des maladies rapidement épidémiques, le monde d’aujourd’hui gouverné par les rapports de force, les guerres et l’absence de solidarité entre états ne peut qu’aggraver les inégalités entre riches et pauvres et entre pays … que faire, si ce n’est se révolter ?