Sans eux, le commerce de la morue n’aurait pas été possible. Pourtant l’histoire les a oubliés. Claudie leur rend hommage en évoquant leurs terribles conditions de vie.
Par Claudie Perrot
Si les Terre-Neuvas, les pêcheurs de morue à Terre-Neuve, font partie intégrante de l’histoire de la pêche à la morue, il n’en est pas de même des graviers, ces enfants- esclaves qui ont été oubliés au fil du temps. Pourtant, leur contribution a été essentielle pour le commerce de la morue séchée et exportée entre 1820 et 1920.
Ces jeunes garçons, âgés de 10 à 17 ans, surtout des Bretons mais aussi des Normands et des Basques, étaient envoyés pendant au moins six mois, de mars à septembre à St Pierre et Miquelon ou à Terre-Neuve aux portes du Canada, pour laver, saler et sécher les morues sur les « graves », des plages de galets bordant le littoral. D’où le nom de graviers qui leur était donné.
Des matrones, missionnées par les armateurs, passaient dans les foires, les fermes et les orphelinats pour recruter ces jeunes travailleurs, leur faisant miroiter les avantages de la profession : une solde (dérisoire), le gîte et le couvert, mais aussi la possibilité de faire une carrière dans la marine et, pour les Bretons, l’apprentissage du français. Ces matrones étaient tellement convaincantes et attiraient tant d’enfants qu’un armateur disait à l’époque : « les graviers, c’est comme les champignons après la pluie, il n’y a qu’à se baisser pour les ramasser » !
Les graviers ainsi recrutés partaient de leur port d’attache pour la campagne de pêche.
À l’époque, le voyage s’effectuait sur un voilier à deux mâts, appelé goélette, et, comme ils étaient considérés comme du fret, ils faisaient le voyage dans la cale du bateau, sans aucune commodité et certains avaient le mal de mer. Je vous laisse imaginer la puanteur qui pouvait régner à l’issue du voyage qui durait quarante jours !
Arrivés à Saint-Pierre et Miquelon sur l’île aux Chiens, baptisée depuis île aux Marins, des cabanes leur servaient d’habitation. Les murs de planches en bois laissant passer l’air, ils dormaient tout habillés sur leurs paillasses pour se protéger du froid. Ils étaient tellement épuisés par leur travail qu’ils s’endormaient sitôt allongés. La toilette et l’entretien de leur linge se faisaient le dimanche, leur seul jour de congé.
Sur les graves, les jeunes garçons travaillaient dans le froid six jours sur sept, de six heures du matin à dix heures du soir. Après avoir salé les morues, ils devaient les faire sécher sur les pierres horizontales des plages, la chair du poisson tournée vers le ciel pour qu’elle sèche le plus possible par exposition au soleil. Tous les soirs, il fallait les entasser, puis les bâcher afin de les protéger du froid et de l’humidité. Chaque matin, il fallait les étendre à nouveau sur les graves, « serrées comme les ardoises d’un toit ».
Le repas de graviers consistait en un bouillon de têtes de morues parfois accompagné de pommes de terre. Avec leur repas, ils avaient droit, chaque jour, à quatre quarts de vin et à deux rasades d’eau de vie pour mieux supporter leurs terribles conditions de travail. L’alcoolisation de tous était terrifiante.
Les jeunes devaient aussi affronter la violence et les brutalités de leurs maîtres, ces adultes chargés de les surveiller. Certains, jouant facilement de la matraque, étaient armés.
Les conditions d’hygiène lamentable de ces jeunes garçons, ayant les pieds et les mains toujours plongés dans l’eau salée, le dos courbé sous un climat rude, ont fini par alerter les médecins de la Marine mais aussi les habitants de Saint-Pierre et Miquelon. La mortalité était importante : 10 à 12 % ne revoyait jamais la France. Après la Première Guerre mondiale, la pêche s’est effectuée depuis des navires équipés de chambres froides ; le poisson étant conditionné à bord, le calvaire de ces enfants esclaves s’est heureusement terminé.



