De plus en plus de jeunes femmes voient dans congélation de leurs ovocytes la possibilité de mettre leur horloge biologique en pause pour ne pas avoir à sacrifier leurs ambitions professionnelles. Une liberté nouvelle, que les entreprises exploitent aussi. 

Par Claudie Perrot

La loi du 2 août 2021 autorise la congélation des ovocytes pour des raisons non médicales chez toutes les femmes âgées de 29 à 36 ans inclus qui le souhaitent. Depuis sa promulgation, les centres d’autoconservation ovocytaire font face à une demande croissante. La France est le seul pays au monde où cet acte est totalement pris en charge, en l’occurrence par la Sécurité sociale. Seule la conservation annuelle des ovocytes dans des cuves à –196 °C reste à la charge des femmes, pour un coût d’environ 40 à 45 € par an.
Les femmes naissent avec un capital d’ovocytes qui diminue progressivement au fil des années, tandis que leur qualité diminue également avec l’âge. Décider de les congeler avant leur dégradation permet de les conserver dans l’état du moment du prélèvement. Le vieillissement des ovocytes est ainsi mis entre parenthèses.
Cette possibilité intervient alors que l’âge moyen de la première maternité ne cesse de reculer. Il est passé de 24 ans dans les années 1990 à plus de 29 ans aujourd’hui. Cette tendance s’accentue particulièrement chez les jeunes femmes diplômées de l’enseignement supérieur. Les premières années professionnelles cruciales pour l’évolution de carrière coïncident avec la période de fertilité optimale ainsi, de nombreuses femmes, privilégiant leurs ambitions professionnelles, reportent leur projet de maternité.
La conservation des ovocytes constitue un outil pour lutter contre l’infertilité liée à l’âge. Cependant, elle est loin d’être une solution miracle. « Les femmes auraient tort de croire que, parce qu’elles ont congelé leurs ovocytes à 30 ans, elles ont la garantie d’avoir un enfant à 40 ans. Ça ne fonctionne pas comme ça ! », met en garde Véronique Rio, présidente du collectif Bamp, qui rassemble des personnes concernées par l’infertilité et l’assistance médicale à la procréation. Le taux de réussite reste faible selon l’âge, la qualité et le nombres des ovocytes récoltés.
À ces limites s’ajoutent d’autres facteurs susceptibles d’affecter la santé reproductive, comme les perturbateurs endocriniens, présents dans les plastiques, les cosmétiques, les pesticides ainsi que l’alimentation ultra-transformée et le tabagisme.
Face à cette volonté de maîtriser le temps biologique, le philosophe Dominique Folscheid, directeur de recherche en éthique biomédicale et hospitalière, invite à la réflexion : « La science n’est pas toute-puissante. Nous ne sommes pas maîtres de l’horloge biologique des femmes ? Qu’à cela ne tienne, nous allons nous rendre maîtres du calendrier en mettant le temps au frigo ! » La tendance à l’hyper-contrôle ne concerne pas que la fertilité. Les femmes ont aussi des exigences quant au choix du conjoint qui pourrait être le père idéal dans un projet d’enfant. Elles souhaitent atteindre un confort matériel optimal pour accueillir un nouveau-né. 

Dès 2014, aux États-Unis, Facebook et Apple ont proposé à leurs employées de mettre leur horloge biologique en « pause » et de prendre en charge les frais de congélation ovocytaire afin de reporter leur projet de maternité. Aujourd’hui, un quart des grandes entreprises américaines – parmi lesquelles Google et Tesla pour ne citer qu’elles – promeut ce dispositif… qui permet aux entreprises de fidéliser les talents féminins et de faciliter l’organisation du travail, tout en repoussant potentiellement la maternité à une période jugée plus favorable à la carrière. 

Vertueuse démarche ? On peut aussi y déceler un message négatif sur la conciliation maternité et carrière. Et si, plutôt que de donner aux femmes les moyens d’agir sur leur fertilité, les grandes entreprises développaient au sein de leurs locaux, des services autour de la maternité, comme des crèches d’entreprise, permettant de mieux concilier vie professionnelle et vie personnelle ? Cette approche « capitaliste » qui fait de la congélation des ovocytes un outil de gestion des ressources humaines, soulève des questions éthiques et sociales. En France, l’Agence de la biomédecine, établissement public chargé d’encadrer les activités liées à la procréation, veille notamment à ce que l’autoconservation ovocytaire réponde à des règles strictes et ne devienne pas un instrument de pression commerciale sur les femmes. 

Que les femmes choisissent de congeler leurs ovocytes ou non, qu’elles décident d’avoir des enfants tôt ou tard ou qu’elles optent pour une vie sans enfants, l’essentiel est qu’elles puissent accéder à l’information nécessaire pour faire un choix éclairé et personnel. La vraie liberté pour la femme ne réside pas dans l’accès aux technologies mais dans la capacité à choisir le chemin qui correspond à ses aspirations profondes.